Dorothée Werner : « Le bonheur parfait, ça cogne de partout » – Elle.fr


Du féminisme, on connaît la fabuleuse épopée, les dates clés, les figures légendaires. Notre collègue Dorothée Werner, elle, s’est intéressée au versant intime de cette révolution, à la petite histoire à l’ombre des grands mots, en dressant le portrait d’une baby-boomeuse en quête de liberté et d’accomplissement, qui se heurte, durement, à la maternité. « Au nom des nuits profondes », son troisième livre, retrace le parcours d’une femme, des années 1950 à nos jours, à travers le regard de sa fille. Sans concession, magnifique et tendre, le récit s’attaque à un angle mort du combat féministe : le prix à payer par cette génération (et celle qui suit ?) pour son émancipation. Saisissant.

ELLE. Pourquoi ce portrait d’une baby-boomeuse ?

Dorothée Werner. C’est une génération facile, voire amusante à caricaturer, mais qui résiste évidemment à la caricature dès qu’on s’y penche de près. On a beaucoup parlé des hommes, ex-maoïstes devenus capitalistes, voire publicitaires ; moins des femmes happées par le féminisme alors qu’elles sortaient d’un conditionnement patriarcal pur jus. C’est l’envers du décor du féminisme. Les bouleversements d’une société se répercutent fatalement sur la vie privée, d’une manière très touchante. Et puis cette génération est celle de mes parents, de nombreuses amies, parfois éditorialistes à ELLE, et des figures militantes que j’ai croisées au hasard de mon travail de journaliste. Je suis l’héritière de cette histoire-là.

ELLE. Les baby-boomeurs, comme vous le dites, ce n’est pas rien !

Dorothée Werner. Ils sont romanesques car ils ont connu, comme nulle autre génération, un basculement d’époque d’une rare intensité. La femme du roman avait 10 ans dans les années 1950. Vu d’ici, c’est le Moyen Âge : l’état de la société, des moeurs, l’omniprésence de la religion… Tout était corseté, jusqu’aux corps, au langage. Un ado de 15 ans avait l’air d’un petit monsieur ! On a oublié tout ça.

ELLE. Ce roman, c’est l’histoire d’une femme qui refuse le destin qu’on lui assigne ?

Dorothée Werner. Oui, un destin banal de mère au foyer, un mari qui bosse et les joies de la maternité comme seul horizon. Ça s’appelle le bonheur parfait, sauf que ça cogne de partout. Elle rêve d’horizons plus vastes, moins étriqués, elle ne sait pas très bien quand, ni comment… En attendant, elle écoute à fond les chansons de Barbara.

ELLE. Elle se cogne, en premier lieu, à la maternité…

Dorothée Werner. Oui, parce qu’elle a 20 ans dans les années 1960 et qu’elle passe sans transition du statut de petite fille à celui de mère au foyer. Elle a eu un père puissant, parfois violent, et une mère absente. Comment se construire un modèle solide avec ça, quand rien n’a été remis en question ? Elle se prend l’ambivalence de la maternité dans la figure, l’émerveillement, la peur, l’effroyable responsabilité…

ELLE. Vous décrivez le terrible face-à-face entre la mère et son enfant, la solitude poignante et méfiante de ces deux êtres humains…

Dorothée Werner. C’est exacerbé car le récit n’est pas neutre, l’enfant qui raconte porte en lui toute l’ambivalence des sentiments filiaux, de la colère au désir de réparer, de la moquerie à la tendresse, de l’incompréhension à l’amour malgré tout. Et c’est aussi lié à l’époque. Quand Françoise Dolto passe à la radio, la France découvre que les enfants, même très petits, comprennent des choses. Jusqu’ici, la psychologie était réservée aux fous ! La solitude de cette mère, qui a toujours entendu dans sa famille que les enfants naissent pour emmerder le monde, va de pair avec son dénuement intellectuel : on ne parle pas de ce qui ne va pas avec un bébé.

ELLE. Elle s’empare alors du féminisme comme d’une bouée de sauvetage.

Dorothée Werner. Elle est en pleine dépression, même si le mot n’existe pas : elle ne sait pas nommer ce qu’elle vit. Un jour, elle pense qu’elle peut se sauver en sauvant les autres, et elle s’engouffre bille en tête dans la brèche, jusqu’à devenir militante au Planning familial !

ELLE. Arrivent les inénarrables années 1980, le féminisme devient un langage commun…

Dorothée Werner.  François Mitterrand nomme Yvette Roudy ministre déléguée aux Droits de la femme et cela devient une question officielle. Le grand public découvre les mots « patriarcat », « sexisme », « lutte contre l’oppression »… C’est l’époque où l’on voit dans ELLE des femmes en tailleur Mugler, avec les cheveux courts et des talons, en train de « prendre le pouvoir » : l’héroïne les trouve « géniales » ! Avec plusieurs trains de retard, elle veut s’émanciper, gagner sa vie. Pas si simple. Les grandes et belles idées, le côté joyeux et libérateur du féminisme, se heurtent ici à sa mise en pratique : comment assumer cette liberté, comment la vivre, la porter ?

ELLE. Mais la liberté, l’émancipation, a aussi un prix.

Dorothée Werner. Oui, celui de la séparation avec son mari, mais aussi avec son enfant, dont elle n’arrive plus à assumer la charge. C’est cher payé. L’histoire du féminisme est plus belle et plus grande que cette multitude de destins singuliers, mais individuellement on pourrait faire le compte de celles qui ont payé cher leur désir de liberté, d’un point de vue amoureux, familial, et avec leurs enfants.

ELLE. Au-delà de la charge matérielle, elle semble incapable d’élever son enfant ?

Dorothée Werner. Il y a quelque chose d’inconciliable entre ces deux pans de sa vie. Comment faire cohabiter sa soif d’émancipation, son désir d’une vie plus grande que la vie, avec la responsabilité écrasante de prendre en charge quelqu’un d’autre, un enfant ? Elle n’y arrive pas.

ELLE. La figure du père omniprésente, omnipotente, brutale, resurgit des années plus tard…

Dorothée Werner. Au début des années 1990, c’est l’essor des stages de développement personnel, des thérapies en tout genre, le retour du refoulé, les faux souvenirs, etc. Lors d’un stage, l’héroïne se souvient de scènes de son enfance, mais le flou demeure sur ce qu’elle a réellement vécu. Tant de féministes ont en commun une figure paternelle disproportionnée…

ELLE. Elle devient coach et finit chamane…

Dorothée Werner. C’est la suite quasi logique, car sa quête personnelle dépasse finalement le féminisme, qui n’aura été qu’une péripétie dans sa vie, ce qui lui a permis d’en faire exploser les contours à un moment donné. Lors du boom de la psychanalyse, elle devient coach, et puis elle finit sa recherche spirituelle, à la fois soignante, magnétiseuse, chamane… Un genre d’apothéose !

ELLE. Comment voyez-vous l’héritage féministe de ces baby-boomeuses ?

Dorothée Werner. Cette question de la conciliation entre la maternité et la liberté d’être soi me semble presque intacte. On a l’illusion que tout est désormais possible, mais en réalité quelque chose résiste. Sans doute parce que ce n’est pas seulement un sujet politique et social, mais intime, et à géométrie variable selon chacune. Ces mères ont dit : « Gagnez votre croûte, ne dépendez jamais d’un mec, prenez le pouvoir, vous valez autant qu’un homme… » C’était indispensable et Dieu sait qu’il y a encore du boulot ! Mais celles qui deviennent mères aujourd’hui vivent fatalement un dilemme. à chacune de se bricoler quelque chose dans la jungle des injonctions paradoxales de la société : ni bobonne, cette figure de la mère forcément aliénée et renonçant à sa liberté, ni « working girl », l’emblème de la mère forcément égoïste et sacrifiant ses enfants… Pas si simple.

« Au nom des nuits profondes », de Dorothée Werner (Fayard, 175 p.).

Cet article a été publié dans le magazine ELLE du 8 septembre 2017.  Abonnez-vous ici.

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