« Je ne l'avais pas oublié » – Elle.fr



Il y a du monde sous le chapiteau, et, parmi ces visages inconnus, c’est le sien que je cherche en vain. Vingt ans ont passé, j’ai oublié ses traits, mais je suis persuadée que je le reconnaîtrais s’il était devant moi. Quand j’ai achevé le court roman que j’ai tiré de notre rencontre, je me suis figuré ce moment : je reviendrais à Nancy, invitée pour parler du livre. Il serait dans la salle. Je me consumerais de gêne de devoir évoquer cette histoire devant lui. Adviendrait ce qui devait advenir. Mais la vie n’est pas aussi bien scénarisée que les romans.

L’intervieweuse montre mon livre au public et en lit le titre à voix haute : « La Mariée de Saint-Epvre ». Elle m’adresse un sourire de connivence : « Nous sommes ravis de vous recevoir pour ce roman très féminin et singulier. Vous l’avez situé ici, à Nancy. Vous voulez nous dire pourquoi ? »

J’ai répété dans le train ce que je dirais et ce que je tairais. La vérité, je la garde pour moi. Elle est ce fil échappé qui a fini par défaire tout ce que j’avais patiemment tricoté. Je réponds que je voulais que cette histoire arrive à l’héroïne dans une ville où elle était de passage et ne reviendrait pas, ou par inadvertance. Une rencontre idéale, laissant aussi peu de traces qu’un crime parfait. Non pas « Strangers on a Train », mais « Strangers on a Porch ».

Un parfum de vacances

Je n’ai pas besoin de fermer les yeux pour retrouver la chaleur sèche de ce jour de juin de mes 23 ans. Un parfum de vacances avant l’heure. J’avais accompagné mon mari en voyage professionnel, pour le privilège des longs moments qui n’appartiendraient qu’à moi. J’écrivais partout, même quand je n’écrivais pas. J’avais emporté un épais roman de Pennac. Je m’étais installée sur les marches de la cathédrale. J’avais pris le temps d’allumer ma petite pipe. À cette époque, j’avais la lubie de fumer de l’Amsterdamer pour retrouver les volutes parfumées du tabac de mes oncles bretons. Je sens encore le tissu de ma robe d’été sur ma peau, le soleil sur mon visage. Le monde m’enveloppait telle une rumeur paisible.

Quand il s’est adressé à moi, j’ai pensé qu’il voulait un renseignement. Il ne ressemblait pas aux hommes qui m’abordaient dans la rue, m’invitaient à boire un verre. Il était timide, comme embarrassé par son audace. Il a gravi les marches de la cathédrale et m’a demandé si je l’autorisais à s’asseoir près de moi. J’ai accepté. Je n’étais pas sur mes gardes, juste contrariée d’être dérangée. Il portait une veste légère, une chemise au col ouvert, un pantalon de lin clair. Il avait un visage rêveur, un charme doux. Son regard gris me cherchait, son sourire s’excusait par avance :

– Je ne veux pas vous importuner. Mais, en arrivant, je vous ai vue, et je ne sais pas… Vous étiez si belle, fumant la pipe dans le soleil, quelque chose de si plein et sensuel se dégageait de vous que le désir m’a arrêté. Pas seulement le désir… l’émotion.

J’avais rougi dès ses premiers mots. J’aurais dû l’arrêter tout de suite, mais je l’ai laissé continuer, immobile comme une statue dont la chair brûlait sous le marbre.

– En fait, j’aimerais… j’aimerais vous donner un moment qui soit vraiment à vous, que vous emporteriez. Un secret. Nous trouverions une chambre d’hôtel. Vous me demanderiez tout ce que vous voulez, et je vous le donnerais. Ce qui compterait, ce serait votre désir, votre plaisir. Les caresses dont vous avez envie. Je ne vous volerais rien que vous ne vouliez m’offrir.

« J’attendais que la fièvre s’éteigne. Mais elle s’installa, embrasant mes nerfs et mes pensées. »

Ses paroles étaient une chanson hypnotisante que je ne pouvais m’empêcher d’écouter, qui s’insinuait sous ma robe, écartait le tissu léger pour atteindre le creux bouillant où palpitait cet animal affamé que j’avais cru enfermer sous bonne garde le jour de mon mariage.

– Là, sur votre peau très pâle, ces taches de rousseur, on dirait des constellations… Je voudrais les redessiner du bout des lèvres.

J’ai levé la main pour l’arrêter :

– Écoutez, c’est très flatteur, mais je ne peux pas… Je suis jeune mariée, vous comprenez ?

J’avais dit « jeune mariée », comme s’il fallait dresser entre nous un sacrement tout neuf, là, sous ce porche de cathédrale où ceux qui s’épousent sont baptisés d’une pluie de riz et de fleurs. Comme s’il suffisait qu’il repasse dans six mois, ou dans un an, pour que je me rende.

Il m’a souri avec un mélange de douceur et de regret :

– Bien sûr… Je comprends. Merci de ne pas m’avoir rejeté brutalement. C’était la première fois que j’abordais une inconnue et sans doute la dernière fois, mais je ne regrette pas de vous avoir avoué mon émotion. C’est tellement rare. J’espère que mes mots ne vous ont pas choquée ou heurtée, a-t-il ajouté en se levant, et je l’ai rassuré d’un sourire.

Il s’est éloigné, effacé par le vacarme de la ville, les pas des promeneurs, les cloches qui sonnaient l’heure des vêpres, m’abandonnant à une rêverie dont je sous-estimais les ravages. Les jours suivants, j’ai arpenté Nancy avec une fièvre intérieure, mon pouls battait la chamade à l’idée de le croiser au coin d’une rue ou à la terrasse de cette brasserie de la place Stanislas où mon mari lisait « L’Équipe » d’un air absorbé. Cet accès de bovarysme m’amusait et me consternait. J’attendais que la fièvre s’éteigne. Mais elle s’installa, embrasant mes nerfs et mes pensées, dynamitant sournoisement le refuge conjugal où je m’étais mise à l’abri des passions, leur préférant des transes littéraires, des morsures virtuelles. Les mots de l’inconnu incendiaient mes insomnies : « Vous me demanderiez tout ce que vous voulez, et je vous le donnerais. » On ne m’avait jamais rien dit de tel. D’ailleurs, que voulais-je ? J’ignorais tout de mon désir. Sa force m’avait terrassée dans l’adolescence. Je l’avais cadenassé de peur qu’il ne m’emporte. Cet homme l’avait réveillé comme un sourcier. Désormais, il refusait de se plier à ma volonté, de rester sage. Son souffle dénudait ma robe de mariée, me jetait hors de mon refuge, me poussait vers ce risque inséparable de la vie.

Regrets et espérance

Les années ont passé, j’ai divorcé et connu des amants respectueux, avares ou décadents. Je songeais quelquefois à retrouver cet homme, à rédiger une petite annonce dans le journal à son intention, y renonçais par lâcheté. Les fantasmes ne sont pas faits pour se réaliser. Pour accéder à son désir, une femme gravit des pentes escarpées, s’égare à travers des déserts et des impasses, franchit des barrières dressées par la tendresse et l’effroi. Certaines n’arrivent jamais à destination. Un jour, j’ai écrit ce livre. Pour dire à cet homme ce que je lui aurais demandé si, à 20 ans, j’avais été en possession de mon corps, si cette faim dans mon ventre ne m’avait pas effrayée. Je me serais déshabillée et offerte à ses baisers, à ses morsures. J’aurais inventé la nouveauté de son corps, sa densité nerveuse, sa différence. Et puis je lui aurais demandé de ne plus être poli, de me plier et de me tordre, de me prendre et de me ravager, avec générosité, fureur et démesure, avec la fièvre d’un pianiste possédé par Beethoven. J’aurais laissé monter l’orage et la foudre, quémandant des baisers de feu, des larmes d’extase. J’aurais bravé des siècles de désirs bridés, de charité réservée aux vertueuses, d’hypocrisie et de bûchers. Mais, pour tout cela, il faut du courage et, ce jour-là, à Saint-Epvre, j’étais si petite… Cette vérité était trop coûteuse.

Après la rencontre littéraire, je me sens heureuse et lasse. Je signe distraitement ces petits mots que les lecteurs emportent en souvenir d’un échange sincère, où je me suis livrée plus que je ne l’aurais imaginé.

– J’ai lu votre livre, murmure une voix d’homme près de la table où je dédicace. Il m’a rempli de regrets et d’espérance.

Ces mots incongrus me font lever la tête vers un visage dont la douceur ne m’est pas étrangère, même si ses traits ne m’évoquent rien de familier. Je saisis le livre qu’il me tend, la gorge sèche :

– À qui dois-je le dédicacer ?

– À l’inconnu de Saint-Epvre, répond-il en effleurant mes doigts.

Cet article a été publié dans le magazine ELLE du vendredi 04 août. Pour vous abonner, cliquez ici.

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