Marceline Loridan-Ivens, compagne de détention de Simone Veil au camp d'Auschwitz-Birkenau : « Elle pouvait être désobéissante » – Elle.fr



ELLE. Pour vous, qui était Simone Veil ?
Marceline Loridan-Ivens. Simone était ma jumelle contradictoire, on partageait la même violence, la même colère, la même manière d’être « arrabiata », chacune dans un choix de fonctionnement différent. Elle vivait sur un droit de réserve. Elle était conforme et elle ne l’était pas, elle pouvait être désobéissante. C’était une personnalité forte, puissante. Elle était très dure, moi aussi. J’ai lutté contre ça. Comme elle avait droit à l’autorité, elle s’en est servie pour ses combats. Sur certains points elle avait des idées irrévocables, l’amitié pour ses anciennes compagnes de déportation était sans faille. Ensemble, on ne parlait que de « ça ». On en riait ou on en pleurait. Mon numéro est le 78750, le sien 78651, on n’était pas loin quand on faisait la queue ! Nous étions marquées au fer rouge, à vie, par cette violence sans précédent. Des actes auxquels nous avions assistés, des actes que nous commettions aussi, parfois, on n’était pas des anges.

ELLE. Quel est votre souvenir le plus marquant ?
Marceline Loridan-Ivens. Une chose extraordinaire : nous étions en rang par cinq à Birkenau quand cette femme que j’appelais « Le Diable noir », une déportée polonaise, sous-chef de camp, a dit à Simone « tu es trop belle pour mourir ici ». Simone l’a regardée et lui a répondu : « Je ne suis pas seule, je suis avec ma mère et ma soeur ». Elle a relevé leurs numéros. Ça m’a fait un petit sentiment bizarre, vous savez, penser qu’elle allait être sauvée et en même temps, que je la perdais… Elles ont été déplacées dans un autre camp à 8 km de là, où ça ne sentait plus l’odeur de chair brûlée, où on ne voyait plus les flammes.

« Il ne faut pas les séparer, ils s’aimaient trop. »

ELLE. Comment la déportation a t’elle influencé ses combats futurs ?
Marceline Loridan-Ivens. Les camps ont été une sorte d’université. Cela nous a fait comprendre la violence qui est en nous, la violence qui nous tombait dessus. Le sadisme des hommes, les agressions sexuelles, la perte de notre intimité, la découverte du corps de nos mères. Imaginez : nous n’avions jamais vu le corps de nos mères, des corps affectés par les grossesses, la maladie etc. Tout cela a sans aucun doute façonné sa manière de voir : l’IVG, l’Europe… Simone n’avait qu’une peur, que ça recommence, le négationnisme la terrifiait.

ELLE. Que pensez-vous de la pétition pour la faire entrer au Panthéon ?*
Marceline Loridan-Ivens. Pour moi, Simone c’était la France. Je parle d’un point de vue purement symbolique. Quand j’ai vu ces trois femmes à Birkenau, d’une très grande beauté sous leurs oripeaux -des vêtements dégueulasses portés par 25 ou 30 morts avant elles- j’ai trouvé qu’elles gardaient toute leur dignité. La Panthéonisation, pourquoi pas ? Mais avec lui, alors, avec son mari. Il ne faut pas les séparer, ils s’aimaient trop.

*Cette interview a été réalisée avant qu’Emmanuel Macron annonce le 4 juillet que Simone Veil et son époux reposeraient au Panthéon.

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ELLE



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