"Mon paradis a été un enfer" – Elle.fr


Certains ont passé leur enfance devant les « teletubbies », moi, je me noyais dans « Thalassa ». J’étais aussi fan d’« Ushuaïa ». Ce que j’ai pu vibrer devant « Les Cavaliers du vent », un épisode sur l’ Argen­tine et le Pérou, ou face à « La Constellation des îles », sur le Pacifique ! À 11 ans, j’ai demandé un abonnement à « Geo ». Pour mon père, comptable, et ma mère, institutrice, ravis de vivre près de Bordeaux, c’était incompréhensible. L’été, nous allions sur la Côte d’Azur. L’hiver, dans les Pyrénées. Et ça leur suffisait. Moi je rêvais de découvrir le monde, de connaître d’autres cultures… À 12 ans, j’en étais sûre, je serais exploratrice. À 13 ans, je m’imaginais pilote d’avion. À 14 ans, mon niveau en maths m’a obligée à revoir ma stratégie. À 15 ans, j’ai eu une illumination : j’allais travailler dans le tourisme. Être payée pour voyager, c’était une idée brillante, non ? Pourtant, à 27 ans, me voilà de retour dans mon Bordelais, ravie.

Au début, tout s’est déroulé comme prévu. Animée par mon désir d’ailleurs, j’ai enchaîné les échanges linguistiques. En première et en terminale, j’ai travaillé comme une dingue, jusqu’à décrocher une excellente école hôtelière en Suisse. Sur les bords du lac Léman, j’ai tout appris du management d’un restaurant, du service à la française et de l’audit financier. À la sortie, j’étais capable de dresser une table parfaite, je parlais couramment l’anglais, l’espagnol et l’allemand, je savais faire une sauce hollandaise, je pouvais disserter sur l’anthro­pologie de l’hospitalité, j’étais au point sur l’optimisation des marges opérationnelles… Bref, j’étais prête pour le grand saut : la vie à l’étranger. Des stages en Espagne et en Turquie m’avaient convain­cue que j’étais faite pour cela. En 2012, j’ai bouclé mes bagages en direction de Hongkong. J’y ai passé trois années merveilleuses. Certes, je bossais beaucoup dans le palace qui m’avait embauchée, mais mes jours off étaient consacrés à faire la fête avec mes amis. Leonor (mexicaine), Javier (espagnol), Lily (chinoise), Amber (aus­tralienne), Peter (anglais), MaX (autrichien) et Kassim (égyptien) formaient ma bande.

Ensemble, on filait manger des dim sum, on dan­sait sur une jonque, on escaladait les pentes du Victoria Peak… Après Hongkong, j’ai mis le cap sur Le Cap. Six mois plus tard, j’atterrissais dans la région de Stellenbosch. Depuis cette « base », j’ai exploré les parcs animaliers dont celui de Kruger, j’ai nagé avec des requins­-baleines au Mozambique, je me suis extasiée devant le désert du Namib, j’ai skié au Lesotho… Et j’ai beaucoup bossé ! La France ? J’y pensais de temps en temps. Skype et WhatsApp me suffi­saient à maintenir un lien avec ma famille et mes amis. D’ailleurs, je dois avouer que je n’étais pas insensible à l’idée d’être « la fille qui a une vie dingue », comme on me le disait lorsque je ren­trais deux fois par an. Je regardais avec un peu de condescendance mes copines de lycée qui étaient toujours là ­bas, parfois enceintes ou déjà mamans. Certes, je zappais d’un petit ami à l’autre, mais je voyais le monde, moi.

MAUVAISES SURPRISES

Durant l’été 2015 est tombée l’offre que j’attendais. À 25 ans, un chasseur de têtes londonien spécialisé dans l’hôtellerie m’offrait un poste de directrice adjointe food & beverage aux Maldives ! Avec ses quatre-­vingts bungalows somptueux, l’île-hôtel était un rêve. Après notre premier entretien par Skype, j’ai foncé sur Google. Le site de l’hôtel alignait tous les poncifs de l’océan Indien : mer turquoise, plage de sable blanc, cocotiers, soleil couchant, beautiful people… Cela me faisait penser aux « Ushuaïa » de mon enfance ! Le salaire était attractif, les responsabilités importantes. Ce poste, je le voulais. Lors de nos entretiens suivants, le chasseur a insisté sur ma capacité à gérer « la frustration » et « la vie en petite communauté ». « Aucun souci », ai­-je répondu. Deux mois plus tard, je débarquais au paradis, ravie. J’étais la fille la plus chanceuse du monde et je me disais que je ne repartirais jamais plus d’ici…

« J’AI NAGÉ AVEC DES REQUINS-BALEINES AU MOZAMBIQUE, JE ME SUIS EXTASIÉE DEVANT LE DÉSERT DU NAMIB… »

Très vite, j’ai déchanté. Côté logement, suite à un dégât des eaux, il me fallait partager un petit appartement avec une autre fille. Certes, c’était plus grand que ce qui était prévu (un studio), mais je ne serais jamais seule. Lorsque je m’en suis plainte auprès du directeur adjoint, il m’a fait remarquer que j’avais des conditions de rêve : chefs sri­lankais et masseuses balinaises, eux, partageaient des dortoirs. Deuxième coup dur : les baignades. Vu la taille de l’île (176 mètres de diamètre), nous n’étions autorisés à nous baigner qu’avant 7 heures du matin ou après 19 heures : les clients ne devaient pas nous voir. Avant d’arriver, 176 mètres de diamètre étaient une distance abstraite pour moi. Sur place, ça m’a vite paru riquiqui. Elaine, ma colocataire danoise, aimait la fête. Chaque soir, elle invitait des membres du staff à boire un verre. Manque de chance, moi, j’aime me coucher tôt ! J’ai tenté de négocier un accord (un soir sur deux), mais rien à faire. Comme le disait Elaine, « déjà qu’on n’a pas le droit de faire grand­ chose, pas question que tu me donnes des ordres chez moi ». Tenter de lui faire comprendre qu’elle n’avait qu’un demi­ « chez elle » était peine perdue. Jour après jour, le soleil brillait, la mer était bleue, et les palmes bruissaient. J’ai vite aligné les journées de douze heures pour éviter de m’ennuyer. Impossible de se balader librement sur l’île ! Nulle part il ne fallait « gêner » les clients par notre présence quand nous ne travaillions pas. Seule solution : se replier dans sa chambre avec un livre ou un film, sauf que télécharger une série ou un film prenait des heures. Quant aux bouquins, ils étaient vite lus et la première bonne librairie (anglophone) était à quatre heures d’avion. Nous prenions nos repas au self du personnel où l’on croisait sans cesse les mêmes têtes. J’avais l’impression d’être de retour à la cantine de l’école. De plus, j’étais la seule Française. J’ai dû attendre six semaines pour dire « bonjour » en français à des Lillois en voyage de noces. Je regrettais aussi de ne pas avoir plus de contacts avec les Mal­diviens. À part quelques femmes de ménage et serveurs, on en croisait peu sur notre île. De temps en temps, je prenais le bateau et j’allais à Malé, manger un curry et arpenter seule les rues de la minuscule capitale pendant quelques heures.

RETOUR GAGNANT

Deux mois après mon arrivée, la mousson d’été s’est invitée. L’hôtel était quasi vide, il pleuvait non­stop et mes horaires ont été allégés. Là, j’ai commencé à craquer. J’avais des idées noires, je tournais en rond. Ne pouvant plus me noyer dans le travail, j’ai perdu pied. J’éclatais en sanglots pour un rien. L’appétit m’a quittée. Je ne dormais presque plus et, le matin, j’étais épuisée. Le directeur de l’hôtel s’est inquiété quand je me suis évanouie lors d’une réunion. Un médecin est venu de Malé pour m’examiner. Verdict : « island fever ». La fièvre des îles ou plutôt la maladie des îles. « Vous ne supportez pas la solitude de l’île, m’a­t-­il expliqué. Cela arrive souvent et on ne peut pas savoir à l’avance comment on va réagir. » Sa prescription était simple : quitter les Maldives. Dix jours plus tard, je grimpais dans l’hydravion, parta­gée entre ma culpabilité (« je n’ai pas réussi ») et mon soulagement (« libérée ! »). En regardant les îles s’égrener sous les ailes de l’avion, j’ai réalisé combien je m’étais sentie prisonnière dans cet espace confiné, entourée de gens que je n’avais pas choisis. Et aussi combien j’avais eu la chance de vivre cette expérience et d’en savoir beau­coup plus sur moi­-même. Mon retour à Bordeaux n’a pas été glo­rieux. Avec intelligence, mes parents n’ont rien dit, me laissant le temps de digérer cette expérience. Quelques mois plus tard, j’ai commencé à travailler à mi­-temps à l’office de tourisme local, mais le démon des voyages ne m’a pas quittée… La preuve, j’ai bientôt rendez­-vous pour un poste en Californie. Seule certitude : les toutes petites îles, c’est fini !

Cet article a été publié dans le magazine ELLE du vendredi 23 juin. Vous avez envie de raconter votre histoire ? Nos journalistes peuvent recueillir votre témoignage. Écrivez-nous à cestmonhistoire@lagardere-active.com. Retrouvez « C’est mon histoire » en podcast sur la chaîne iTunes de ELLE.

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