Riccardo Tisci : "Je crois en la mode quand elle est un voyage" – Elle.fr


Nous l’avions laissé en février dernier quand, au faîte de sa maturité créative, il annonçait son départ de Givenchy. Qu’a-t-il fait pendant neuf mois ? Bien sûr, tout le monde pouvait prendre de ses nouvelles via ses posts sur Instagram, qui racontaient son Italie matricielle et son coeur ardent pour sa famille et ses amis avec ses hashtags préférés #love, #gang, #family… Il revient aujourd’hui avec une nouvelle collection pour Nike, une collaboration initiée il y a huit ans. Il y raconte ce qu’il aime le plus : le sport, la mode, la rue, la morgue, la bande, la sueur, le désir… Avec de vrais vêtements et des pièces riches en émotions pour les fans de baskets qui remarqueront sa variation sur la mythique Air Force 1, Riccardo Tisci va nous faire adorer le basket-ball ! Avec la sincérité qu’on lui connaît, il nous raconte ses envies et les décisions de vie qui ont paru cardinales à son existence de créateur et d’homme, tout simplement. Interview…

ELLE. Qu’avez-vous fait pendant cette presque année sabbatique ?

RICCARDO TISCI. Rien ! Ou plutôt j’ai discerné un tas de choses que je ne faisais pas. J’avais besoin de liberté, de respirer. Sans assistant ni personne autour de moi. J’ai fait du sport, j’ai abandonné les excès (sauf la cigarette !). J’ai repris ma vie. J’ai fait des choses toutes simples, comme lire, aller au cinéma, faire la sieste. J’ai beaucoup voyagé. Pour mon travail, bien sûr, je voyageais, mais ce n’était pas pareil. Je suis retourné dans les villes que j’aime comme New York ou Rio de Janeiro et je les ai vues différemment. Parcourir Paris, qui reste la ville où j’aime vivre, en flâneur, c’est fou ! L’autre jour, je suis allé voir l’exposition « Balenciaga » au musée Bourdelle. Je suis resté quatre heures. Quel plaisir d’avoir le temps de bien observer les choses, de s’arrêter, de revenir… C’est un vrai luxe !

ELLE. Vous avez tout de même dessiné cette nouvelle collection pour Nike

R.T. Et j’en suis très heureux ! Cela fait huit ans que nous travaillons ensemble. C’est un honneur de dessiner la collection NBA. La ligue de basket-ball est aussi célèbre que la bannière étoilée aux États-Unis. Nike m’a fait totalement confiance et la NBA aussi, qui, pour la première fois de son histoire, a accepté que l’on touche à son logo mythique. Je me suis permis d’y ajouter une touche arty…

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ELLE. Est-ce que créer cette collection pour Nike vous suffit, depuis votre départ de Givenchy ?

R.T. C’est un bon exercice de style. Quand j’ai pris la décision de quitter Givenchy, je n’en ai parlé à personne, ni à mon avocat ni à mon agent. Je ne voulais pas qu’on contrecarre ma résolution. Je travaille depuis l’âge de 10 ans. J’ai passé douze ans dans cette belle maison, j’ai aujourd’hui 43 ans. Vous vous rendez compte, trente-trois ans de travail sans discontinuer ! J’ai enchaîné la Saint Martins School, puis Coccapani, Puma, ma propre marque et, enfin, Givenchy. Cela demande une énergie folle, la mode. J’y étais au sommet de mon expression en créant une identité forte, je considérais que j’avais bien fait ma tâche, qu’il était temps de partir et de passer à autre chose. Je l’ai fait dans la paix et sans négativité. C’est quelque chose de plus personnel.

 » MA MÈRE EST LA PERSONNE LA PLUS IMPORTANTE DE MA VIE. »

ELLE. Quoi ?

R.T. Ma maman vieillit… Une partie importante de ma vie m’échappait. Je m’étais mis en mode guerrier pour protéger ma famille, j’ai endossé toutes les responsabilités pour la faire vivre. Mais ma mère est la personne la plus importante de ma vie. Elle a 89 ans, bientôt elle ne sera plus là. J’avais besoin de la retrouver, et de renouer ce lien avec ma famille, de consacrer du temps à mes soeurs, mes nièces, mes neveux. J’avais besoin d’Italie. Je suis heureux de ce moment, car je pense que ma mère a gagné des années !

ELLE. Avez-vous suivi l’actualité de la mode ?

R.T. Bien sûr, je regarde beaucoup ce que font les créateurs. Cela restera toujours ma passion. Pour la première fois en quinze ans, je ne faisais plus partie de la course, j’ai pu regarder les défilés avec distance. Quand on est dedans, on n’a pas le temps. Là, je suivais comme tout le monde les instagrams et les reviews des journalistes, c’est génial. J’ai trouvé la saison milanaise de très bonne tenue. Prada, Marni, Jil Sander, Gucci… À New York, j’ai aimé Ralph Lauren. À Paris, j’ai beaucoup apprécié Chloé. Jacquemus aussi. J’attends beaucoup de Balenciaga et, quant à Céline et Vuitton, je suis confiant, je connais le talent de Phoebe et de Nicolas [au moment de l’entretien, ces shows n’avaient pas eu lieu, ndlr]. Je vois beaucoup de références à Hedi Slimane, Phoebe Philo, Nicolas Ghesquière, et même à moi, parfois ! Cette époque est étonnante. Les inspirations sont toujours les mêmes et la création tourne toujours autour des mêmes choses.

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ELLE. Cela vous déçoit-il ?

R.T. Cela conforte surtout ma décision. L’ambiance est étrange, nous sommes à la fin d’un cycle. J’ai eu du courage. Je suis assez fier de ma carrière et de prendre cette pause. Je crois être parti au bon moment. Ma mère m’a toujours dit « quitte la fête avant que le maître de maison te demande de partir ».

ELLE. Mais, alors, allez-vous revenir ?

R.T. J’attends. Je pense avoir laissé Givenchy sur un élan qui va permettre à la nouvelle créatrice, Clare Waight Keller, d’écrire un nouveau bon chapitre. J’ai vu beaucoup de gens, je suis sollicité et j’en suis très content ! En octobre, je suis revenu à Paris et j’ai repris les entretiens. Il m’était nécessaire de revenir vers moi avant. J’étais très jeune en entrant chez Givenchy. Dans cette maison, j’ai raconté une histoire. Je ne vais pas le refaire. Je suis plus sûr de ce que j’aime vraiment. Bien sûr, on connaît mes domaines de prédilection, un romantisme un peu sombre, l’attrait de la rue, un côté animal et même sexuel. Mais je le ferai autrement. Je sais ce que je ne veux plus. J’ai gagné en sérénité. Je crois en la mode quand elle est un voyage, quand elle a un point de vue, quand elle suscite des questions sur le vêtement. C’est le devoir du créateur. Bien sûr que je vais revenir ! Je reviens.

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