" Duras m'a menée vers mon amant " – Elle.fr


Je ne possède que trois photographies de Trang. La première, je l’ai prise par hasard. Près d’un stand de fruits, on aperçoit sa silhouette nonchalante de jeune homme, le bras négligemment posé sur le guidon de son scooter. La promesse d’un désir que je connaîtrais plus tard, mais qu’à ce moment-là je ne soupçonnais même pas. Après quatre heures de route cahoteuse, l’autocar de Hô Chi Minh-Ville m’avait déposée au milieu de nulle part. Tout ça, c’était la faute de Marguerite Duras ! Depuis l’âge de 16 ans, des « Petits Chevaux de Tarquinia » à « Hiroshima mon amour », je me nourrissais de ses livres et de ses films. Quand j’ai obtenu une bourse pour photographier les lieux où elle avait vécu dans l’ancienne Indochine, c’était un rêve qui prenait corps. J’avais hâte de découvrir Sadec où l’écrivaine a passé une partie de son enfance. Au guichet de la compagnie d’autocars, l’employée m’avait conseillé : « Faites la croisière sur le Mékong. C’est plus joli que la route et il y aura d’autres Français. » Fièrement, j’avais rétorqué : « Des Français, j’en vois assez en France ! Je préfère voyager comme les Vietnamiens. » À présent, j’avais beau tenter de me faire indiquer la direction de mon hôtel par des gamins, nous ne nous comprenions pas.

Après une semaine à Hô Chi Minh-Ville, l’ex-Saigon, j’étais tombée amoureuse de ce pays. Le Vietnam, c’était comme une rivière tumultueuse dans laquelle il suffisait de plonger un pied pour être emportée par le courant. Mais je m’y sentais protégée, enveloppée. Je me suis assise avec les gamins sur un petit tabouret en plastique vert. Ils m’ont tendu des fruits, je leur ai offert des sodas que j’avais dans mon sac à dos. Mes cheveux blonds et mon appareil photo les faisaient gentiment pouffer de rire. L’air était chaud et doux. Un jeune homme est arrivé vers nous et m’a proposé son aide. Comme il était habillé avec élégance, j’ai pensé que c’était un guide free-lance que l’on rencontre dans les gares routières. Il s’appelait Trang. Plus tard, je me demanderais si c’était son vrai nom. Pour l’heure, j’étais ravie de pouvoir parler anglais. Me plaisait-il déjà ? Peut-être, mais je ne me l’avouais pas encore.

« J’AURAIS VOULU PASSER DES JOURNÉES ENTIÈRES DANS SES BRAS. MAIS DES LE LENDEMAIN, JE PRENAIS L’AVION. »

En grimpant sur son scooter, je me suis félicitée du faible volume de mon bagage. Je ne transportais presque rien à part quelques livres et une paire de sandales dorées. Je me suis accrochée à sa taille et une onde de sensualité s’est propagée jusque dans mon ventre. Quelques minutes plus tard, nous arrivions devant mon hôtel. Lorsque j’ai voulu le dédommager pour son aide, Trang a eu un geste de dédain. En partant, il m’a dit : « À demain. » Sur mon lit, éventée par les pales du ventilateur, je revivais cette balade, mon corps plaqué contre celui de Trang. Ce sentiment bizarre d’intimité a persisté jusque dans mon sommeil.

Le lendemain, à l’école de jeunes filles dont Marie Donnadieu, la mère de Marguerite Duras, était directrice, j’ai photographié les fillettes en uniforme bleu et blanc avec un petit foulard rouge. Imaginer l’enfance de Marguerite il y a un siècle dans un pays dont le nom n’existait plus, c’était émouvant. Mais le vrai choc, j’allais l’éprouver un peu plus tard.

DÉLICIEUSE SURPRISE

C’est dans une grande bâtisse du XIX e siècle au style mi-vietnamien, mi-colonial qu’a vécu le « vrai » amant de Marguerite Duras, celui du roman. En buvant un thé, assise à une grande table basse incrustée de nacre censée meubler les lieux depuis des générations, me sont revenus les mots de Marguerite : « Cet amour insensé que je lui porte reste pour moi un insondable mystère. » Lorsque j’ai émergé de mon rêve éveillé, j’ai cru avoir une vision. À quelques centimètres de moi se tenait Trang, vêtu d’un pantalon et d’une veste clairs, juste assez contemporains pour ne pas lui donner l’air déguisé en dandy indochinois des années 1930. « Allons dîner », a-t-il dit de sa voix grave. J’ai éclaté de rire pour cacher mon trouble. Comment avait-il su que j’étais en train de visiter la maison de ‘L’Amant’ » ? L’idée m’a effleurée qu’il était peut-être policier. En tout cas, c’était bien joué. Je me suis rendu compte que, toute la journée, j’avais espéré le revoir. Tandis que nous nous régalions d’une délicieuse soupe phô dans l’arrière-cour d’un bâtiment aux allures de pagode, j’ai traduit en anglais un extrait de « l’Amant » pour Trang. « La passion reste en suspens dans le monde, prête à traverser les gens qui veulent bien se laisser traverser par elle. » Il a approuvé : « C’est exactement ce que je ressens ! » J’étais bien avec Trang. Je le trouvais mignon et drôle. Attirant, même. Il voulait tout savoir de moi, mais ne voulait rien me dévoiler sur lui. À travers ses réponses évasives, je n’arrivais pas à comprendre ce qu’il faisait dans la vie, s’il était marié, s’il avait des enfants… Il m’a montré la photo d’une petite fille en prétendant que c’était sa soeur. Je ne savais que croire. Lorsqu’il m’a déposée devant mon hôtel, j’ai senti qu’il avait envie de rester. Mais j’étais sur la défensive. Je ne l’ai pas invité. Dès que je me suis retrouvée seule dans ma chambre, j’ai regretté de l’avoir laissé partir. Le lendemain, je quittais Sadec. Pourquoi n’avais-je pas voulu passer cette nuit avec lui ? Le ventilateur n’a pas suffi à apaiser la chaleur envahissante de mon trouble. J’ai peu dormi cette nuit-là.

NUIT FIÉVREUSE

Lorsqu’on voyage en autocar au Vietnam, on est aux premières loges pour le défilé des scooters. Hommes, femmes, enfants, les gens circulent avec des chargements impressionnants. Là, en pleine campagne, une dame transportait une demi-douzaine de petits cochons ! J’ai sorti mon appareil et cadré à travers la vitre. Soudain, dans le viseur, c’est Trang que j’ai vu. Toujours aussi élégant, il suivait l’autocar en scooter. J’ai souri jusqu’aux oreilles. Et j’ai pris la deuxième photo de lui. Elle est un peu floue. Trang a profité d’un arrêt pour laisser son scooter et s’asseoir à côté de moi. Qu’est-ce qui l’avait décidé à me suivre ? « La passion », m’a-t-il répondu le plus sérieusement du monde. La situation était étrange. Nous parlions peu. Nous avions envie de nous toucher, c’était flagrant. Mais il n’en était pas question. Déjà, les autres passagers, presque tous vietnamiens, nous jetaient de longs regards curieux. C’était frustrant et excitant à la fois. Du port de Rach Già, nous avons pris un bateau pour l’île de Phù Quoc. C’est là, sur le sol en bois d’un bungalow face à la mer, que nous sommes enfin devenus amants. « Amant », c’est le mot qui me venait à l’esprit pendant que ses mains parcouraient fiévreusement mon corps. Bien sûr, nous n’étions plus en Indochine et Trang n’était pas un riche fils de famille… Mais qu’en savais-je après tout ? Je le connaissais si peu que je pouvais poser les mots de Marguerite Duras sur lui. « C’est un homme qui doit faire beaucoup l’amour, c’est un homme qui a peur, il doit faire beaucoup l’amour pour lutter contre la peur. » Le sexe avec Trang était à la fois sauvage comme s’il s’agissait de dérober un trésor, et plus civilisé que tout ce que j’avais jamais connu avec un homme. Les gestes que nous faisions, les libertés que nous prenions, les figures que décrivaient nos corps, tout était une écriture que nous apprenions l’un et l’autre à manier. Nous retardions le plaisir. Puis, quand nous n’en pouvions plus d’attendre, nous reprenions notre dialogue sensuel. Les mots de Duras nous recouvraient : « Nous sommes des amants, nous ne pouvons pas nous arrêter d’aimer. » J’aurais voulu passer des journées entières dans ses bras. Mais, dès le lendemain, je prenais l’avion pour le Cambodge, afin de découvrir le décor qui avait inspiré à Duras son « Barrage contre le Pacifique ». Alors, au petit matin, pendant que Trang dormait encore, j’ai pris la troisième photo de lui. Son corps nu, abandonné. Puis j’ai attrapé mon sac et me suis éloignée de celui que je ne reverrais jamais et qui resterait pour moi « l’Amant du sud du Vietnam ».

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Cet article a été publié dans le magazine ELLE du vendredi 7 juillet. Pour vous abonner, cliquez  ici.

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