Les mères indignes (1/7) : Courtney Love – Elle.fr



Sur le red carpet du gala du Met, elles s’embrassent. Deux immenses bouches vermillon collées l’une à l’autre. Deux femmes. Une mère, sa fille. Nous sommes le 1er mai dernier, à New York. Courtney Love et Frances Bean Cobain n’en finissent pas d’étaler leur amour devant les photographes, toujours aimantés par la veuve déglingue et l’orpheline mystérieuse vingt-trois ans après la mort tragique du charismatique chanteur de Nirvana, Kurt Cobain. Par-delà le cirque du glamour sur tapis rouge, la complicité entre les deux femmes n’est pas feinte. Ces deux-là s’aiment éperdument. À la vie, à la mort. « Elle + moi contre le monde », semblent-elles envoyer à la face de tous ceux qui, un jour, en ont douté. « Aujourd’hui, nous habitons à deux minutes l’une de l’autre, nous faisons de l’art ensemble, nous jouons de la guitare, nous sommes très proches », déclarait, en juin, la chanteuse de 52 ans, en promo pour le téléfilm « Menendez : Blood Brothers ».

Une relation compliquée

Sur Instagram et sur Twitter, le duo met en scène sa relation apaisée avec des sentences « spéciale dédicace » telles, côté fille : « Happy birthday to my unorthodox/free spirited mother. Thanks for teaching me to embrace creativity & survive » (« Joyeux anniversaire à ma mère peu orthodoxe et libre. Merci de m’avoir appris à être créative et à survivre »), ou, côté mère : « The gift that keeps me going. Thank you, Frances, you are my life » (« Le cadeau qui m’aide à continuer. Merci, Frances, tu es toute ma vie »). Qu’il semble loin le temps (2012) où Frances demandait à Twitter de bannir sa folle de mère après qu’elle eut relayé des rumeurs malveillantes insinuant que Dave Grohl, le batteur de Nirvana, avait des vues sur sa presque mineure de fille. À cette époque, Frances Bean n’a pas encore 20 ans. Elle ne vit plus avec sa mère depuis trois ans.

« Elle se drogue depuis aussi longtemps que je me souvienne »

C’est elle qui, en 2009, a demandé à prendre ses distances car elle ne se sentait pas en sécurité auprès de cette mère aussi fragile qu’imprévisible. « Elle se drogue depuis aussi longtemps que je me souvienne, avait-elle déclaré devant le juge de Los Angeles qui l’auditionnait alors. Elle subsiste grâce aux comprimés de Xanax, Adderall, Sonata, Abilify, au sucre et aux cigarettes. Elle ne mange presque jamais. » Dans sa déposition, l’ado disait aussi sa crainte de voir leur maison partir en fumée, Courtney Love s’endormant régulièrement une cigarette à la main. Elle y décrit une mère obsédée jusqu’à la paranoïa par ceux qui essaient de subtiliser l’héritage de Kurt. Une mère qui crie au téléphone, qui envoie des courriers rageurs, qui lui demande de la suivre, en pleine nuit, pour aller jeter un pavé dans la fenêtre de la maison de l’un de ses ex. Bref, une mère à côté de ses pompes. Après cette litanie d’accusations, la jeune fille est placée sous la responsabilité de sa grand-mère paternelle et de sa tante. Jusqu’à sa majorité.

« Courtney a continué à prendre de la drogue »

Ce n’était pas la première fois qu’on arrachait la petite Frances des bras aimants mais défaillants de sa mère. En 1992, la petite n’a que quelques jours quand le magazine « Vanity Fair » publie un article dévastateur, « Strange Love », signé Lynn Hirschberg. Celle-ci y dresse le portrait à charge d’une Courtney Love cupide et opportuniste, qui n’aurait pas cessé de consommer de l’héroïne pendant sa grossesse. Sous la loupe du monde entier depuis le succès planétaire de l’album de Nirvana « Nevermind », le couple Cobain-Love est alors contraint par les services de protection de l’enfance de confier sa fille à la demi-soeur de Courtney. Ils ne la récupéreront que deux mois plus tard. « Cet épisode fut dévastateur pour eux, explique la journaliste française Violaine Schütz, qui vient de publier une biographie* de l’ancienne leader de Hole. Dire que Courtney a continué à prendre de la drogue est une contrevérité. Dès qu’elle a découvert qu’elle était enceinte, elle a tout mis en oeuvre pour venir à bout de ses addictions. Frances, c’est la chose la plus importante dans leurs vies si fragiles. Elle et Kurt ont eu des parcours familiaux chaotiques, connu le manque d’amour. Courtney Love sait à quel point grandir sans parents peut générer d’angoisse et elle veut tout faire pour offrir à sa fille une famille aimante, soutenante. »

Courtney Love se définit comme bipolaire et sujette à des troubles de l’humeur

Courtney Love entre ainsi dans le nouveau siècle telle qu’elle est : aux prises avec ses addictions multiples, mais aussi « drôle, lumineuse, excentrique, exigeante, vulnérable, princesse rock’n’roll », selon Will Yapp, producteur et réalisateur britannique qui a suivi la chanteuse pendant le rude accouchement du deuxième album de Hole pour son documentaire « The Return of Courtney Love », daté de 2006. De ses trois semaines à habiter les jours et les nuits de l’icône post-punk, il confie : « Je crois que personne ne peut véritablement comprendre qui est Courtney Love, y compris elle-même. Elle se définit comme bipolaire et sujette à des troubles de l’humeur. Je pense qu’elle a fini par savoir identifier ses lignes de faille, ce qui déclenche les crises. Faire de la musique est pour elle une thérapie. Un moyen de rester du côté « équilibré » de sa personnalité autant qu’elle le peut. »

Courtney Love, abandonnée à la naissance

Relire les textes de la song-writeuse, dont les sorties trash ont trop souvent éclipsé le talent, est un moyen aussi de la comprendre et de saisir quelques bribes biographiques. De comprendre notamment que, derrière la Courtney Love supposée être une « mère indigne », se cache une autre mère, la sienne, Linda Carroll, fille biologique de l’écrivaine Paula Fox, qui l’abandonna à sa naissance, ancienne hippie new age devenue psychologue et auteure d’un opportuniste « Her Mother’s Daughter. A Memoir of the Mother I Never Knew and of My Daughter, Courtney Love ». Pour la journaliste Violaine Schütz, parler de Courtney Love comme d’une mère indigne est une erreur d’appréciation. « Dans ce rôle, c’est plutôt la mère de Courtney qui tient le haut du pavé. » À mère indigne, grand-mère indigne au carré ?

Courtney Love : éduquée par l’abandon

Courtney Love est née en 1964, à San Francisco. Première fille de Linda Carroll, elle va, sixties obligent en Californie, biberonner au psychédélisme. Au sens propre. Elle a à peine 4 ans quand son père, vaguement manager des Grateful Dead – « Enfin, surtout leur dealer », précise Violaine Schütz -, lui fait essayer le LSD. « Son géniteur lui aurait donné des « pilules magiques » plusieurs fois avant de dessiner des hiéroglyphes psychédéliques sur son corps, écrit la biographe française. Un rituel plutôt terrifiant pour un si petit organisme. » Ses parents se séparent quand l’enfant a 6 ans et elle ne reverra quasiment pas son père. Elle va grandir ballottée de communautés en foyers d’adoption, sa mère ne prenant pas toujours la peine d’emmener sa fille sur la route de ses utopies, comme lorsqu’elle s’envole pour la Nouvelle-Zélande en la laissant chez une amie. « Courtney a passé une partie de son enfance dans une communauté hippie de l’Oregon, raconte Violaine Schütz. Il n’y avait pas d’électricité, ses vêtements étaient sales, on l’appelait « Peegirl » car elle sentait la pisse, elle a d’ailleurs fait une chanson à ce sujet. Sa mère l’obligeait à porter des habits unisexes et refusait qu’elle fasse de la danse classique. » Sous couvert d’éducation libre, créative, hors des carcans de la société de consommation, Courtney est en fait éduquée… par l’abandon.

« Si France Bean n’avait pas été là, Courtney se serait flinguée »

À travers cette filiation contrariée perce l’explication de la volonté farouche de Courtney Love de maintenir coûte de coûte le lien avec sa propre fille, dont la marraine est l’actrice Drew Barrymore, une autre « fille de » tourmentée. Malgré ses « empêchements », ses addictions, ses coups de folie. Et par-delà son histoire d’amour intense et tragique avec Kurt Cobain, dont Frances Bean est l’émanation. « Courtney et sa fille ont beaucoup de gestes de tendresse l’une pour l’autre, observe Will Yapp. Néanmoins, Frances a souvent l’air un peu narquois et hésitant quand elle se tient à ses côtés. Une forme de distance qui vient sûrement de toutes ces années où elle a vécu dans le maelström des mouvements d’humeur de sa mère, ce qui l’empêche d’avoir avec elle une relation totalement stable et positive. »

Une relation mère-fille apaisée 

Sur son compte Twitter, Courtney Love a choisi pour bandeau une jolie photo en noir et blanc. Un selfie mère-fille, qui montre bien plus que leurs sublimes yeux bleus délavés tournés dans la même direction : avec sa main collée au visage de Frances Bean, Courtney Love affirme que même si elle n’est la « fille de personne » (« Nobody’s Daughter », comme s’intitulait le quatrième et dernier album de Hole en 2010), elle est bien la mère de quelqu’un. Et qu’elle est prête à tout pour retenir Frances Bean. Là tout contre elle, pour toujours.

« Mère indigne », vraiment ?

Depuis une dizaine d’années, elle s’assume. Mère indigne, et alors ? Fière de l’être, oui ! Sur des blogs ( SerialMother, mereindigne.com…), à travers des livres (« Mère indigne, mode d’emploi », d’Anne Boulay), dans des spectacles comiques (« Mother Fucker », de Florence Foresti, « Mère indigne », d’Olivia Moore), la mère tombe le masque et ce n’est pas toujours joli à voir. Une drôle de manière pour ces femmes de dire leurs difficultés à mener toutes leurs vies en une, de mettre des mots sur leurs idéaux et les renoncements qui en découlent, de rire des situations de désarroi pour mieux les mettre à distance. De repousser toute culpabilité. Pour autant, aujourd’hui encore, bon nombre de femmes sont encore traitées de « mauvaises mères ». il suffit souvent de regarder leur parcours pour comprendre combien cette étiquette est réductrice. « Lorsqu’on se penche sur ce type de relation, il vaut mieux parler de mères empêchées plutôt que de mères indignes, estime le psychanalyste Samuel Lepastier. Si aucune mère n’est dénuée d »instinct maternel’, il n’en reste pas moins que certaines, principalement parce qu’elles n’ont pu s’affranchir d’une position de petite fille à l’égard de leur propre mère, pensent être en faute quand elles deviennent mères à leur tour. Leur angoisse est telle qu’elles préfèrent ‘rendre’ leur enfant à leur mère, jugée seule légitime et compétente. elles souffrent beaucoup de leur conduite, elles ne sont pas mauvaises mais empêchées dans leur maternité. »

* « Courtney Love. De l’enfer punk à la rédemption glam, histoire d’une icône du rock controversée » (Camion Blanc).

Cet article a été publié dans le magazine ELLE du 30 juin 2017.  Abonnez-vous ici.

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