Les millenials, génération sous pression – Elle.fr


« Mais enfin, tu as tout pour réussir ! » Combien de fois ont-elles entendu ce refrain ? Murmuré parfois, même par leur voix intérieure, comme un petit vélo empêcheur de sortir de la ronde des ruminations. Elles s’appellent Héloïse, Alice et Elsa et ont un peu plus de 20 ans. Tout allait bien pour elles jusque-là. Elles étaient en pleine santé apparemment, fraîchement diplômées de formations choisies, en phase de découverte professionnelle, voire même amoureuses. Et voilà que, d’un seul coup, tout s’est effondré. Le temps s’est arrêté, le sol s’est dérobé et, comme dans un cauchemar au ralenti, elles ne sont plus parvenues à se relever. Qu’on le nomme – un peu vite – dépression ou burn-out, le mal-être psychique toucherait plus d’un quart des jeunes adultes aujourd’hui. « On constate ces dernières années une augmentation du taux de dépression dans cette population, remarque le psychiatre David Gourion, auteur de « La Fragilité psychique des jeunes adultes » (éd. Odile Jacob). Même s’il est difficile de le quantifier précisément… D’une part, le diagnostic n’est pas simple concernant des jeunes chez qui les symptômes sont bien souvent masqués. D’autre part, l’accès aux soins est compliqué : la dépression reste une maladie stigmatisée, on n’en parle pas et on redoute de consulter un psychiatre. Comme si, aujourd’hui encore, la psychiatrie restait synonyme d’asile de fous. » Au Pôle aquitain de l’adolescent au Centre Jean Abadie, à Bordeaux, le psychiatre Xavier Pommereau affine le diagnostic : « Chez les jeunes, il n’y a pas à proprement parler une hausse des dépressions mais on constate une augmentation importante de ce que nous appelons les symptômes anxio-dépressifs : stress, angoisses, somatisations via des maladies de peau, des troubles du sommeil ou de l’appétit. »

D’après une étude de 2014 menée par l’Unicef en France, 43 % des jeunes de plus de 15 ans se déclarent en situation de souffrance psychologique. 32,2 % ont eu des pensées suicidaires et 12,2 % ont déjà fait une tentative de suicide. « Le suicide est la première cause de mortalité chez les 15-30 ans, rappelle David Gourion. Il représente 30 000 morts par an, deux à trois fois plus que les accidents de la route. » Des chiffres alarmants et peu médiatisés : comme si la société française était dans une forme de déni face à sa jeunesse qui broie du noir alors même qu’elle devrait louer des lendemains qui chantent. « Il y a beaucoup de clichés sur la dépression, poursuit le psychiatre. Ce n’est pas une maladie de riches ni de pauvres, tout le monde peut être concerné, quels que soient le niveau socio-économique, la culture ou le lieu d’habitation. Elle n’a pas une cause unique, comme par exemple un deuil, une rupture sentimentale ou un licenciement, mais des origines multiples et complexes qui créent un terrain de vulnérabilité émotionnelle avec des raisons à la fois génétique et environnementale. Le tempérament de base et la personnalité jouent un grand rôle. Un enfant hyper anxieux, souffrant de phobies scolaires, ou un jeune qui est trop dans la performance ou la dépendance affective aura sans doute plus de risques que d’autres. On peut même être sujet à une dépression sévère sans facteur déclenchant identifiable. C’est alors d’autant plus difficile pour le patient qui ne comprend pas ce qui lui arrive et culpabilise en se disant « j’ai tout pour être heureux, je n’ai pas le droit d’être malheureux ». Bien souvent, les proches ne comprennent pas et pratiquent les injonctions irréalisables comme « prends-toi en main ! », « secoue-toi ! ». Or, lancer cela à un déprimé est du même registre que de dire à un paralytique : « Lève-toi et cours ! »
Chez les plus diplômés, des chercheurs ont récemment mis en évidence la « malédiction du talent » qui transforme des êtres dotés d’excellentes capacités en machines à produire en flux tendu, pris dans le cercle vicieux de la performance à tout prix avant l’effondrement. « Deux mécanismes psychologiques, l’idéalisation et l’identification, forment une combinaison destructrice pour les employés à haut potentiel, explique Jennifer et Gianpiero Petriglieri, chercheurs à l’Insead, dans la « Harvard Business Review ». L’entreprise idéalise le talent de ces salariés comme une assurance contre le futur incertain. Ensuite, ces employés à haut potentiel s’identifient à cette image, portant eux-mêmes le poids de cette incertitude. » Une pression à l’origine de bon nombre de burn-out. 

« Beaucoup de jeunes gens ont été élevés dans des cocons anormalement surprotégés, ajoute Xavier Pommereau. Avec l’idée qu’ils sont des consommateurs avant d’être des acteurs. On les inscrit à mille et une activités, on leur prépare à manger, on leur laisse leur doudou. » En résumé, les parents refusent de couper le cordon. « Un enfant roi tyrannique aura plus de risque de développer des traits de personnalité narcissiques qui l’amèneront à croire, à tort, qu’il est spécial, au-dessus des autres, voué à un destin extraordinaire, observe le Dr Gourion. L’atterrissage dans la réalité du monde du travail risque d’être d’autant plus dur. » De fait, le défi est de taille pour cette génération qui a grandi dans l’obsession des réseaux sociaux, où règne l’individualisme et où l’injonction à devenir (et réussir) soi-même peut donner le vertige. « Le monde numérique a amplifié la pression sur les jeunes, souligne le D r Pommereau. D’un côté, on a gagné en reconnaissance de l’individu mais, de l’autre, cela a accru le sentiment d’isolement et de solitude. »

D’où le cri d’alarme de certains professionnels qui dénoncent le regard dévalorisant des adultes sur les plus jeunes et, plus généralement, le tabou qui règne autour de la dépression. « Il y a cette idée fausse, regrette le Dr Gourion, que les personnes déprimées sont faibles ou ne s’en sortiront jamais. Churchill faisait des dépressions sévères, cela ne l’a pas empêché de sauver l’Europe ! Il faudrait que le grand public accepte et comprenne mieux les personnes qui souffrent de dépression. Elles ont besoin d’attention et de respect car leur souffrance est grande. Et le message d’espoir le plus important est que c’est une maladie dont on peut guérir ! » Message à faire passer à la jeune génération.

Elsa, 23 ans 

« Jusqu’à la fin de mes études, tout a été très facile. bac E.S., études de lettres modernes, un an en Argentine et un master à la Sorbonne. J’ai très vite décroché des stages dans de grandes maisons d’édition. on m’a toujours dit que j’avais des facilités, que j’allais trouver du travail sans difficulté. Mais, à la fin de mon dernier stage, je me suis retrouvée du jour au lendemain seule chez moi, confrontée au vide. Une chape d’angoisse m’a submergée. Tout ce que j’entendais depuis mon enfance, la crise, la difficulté de trouver un boulot, n’était plus virtuel. les choses que je faisais naturellement sont devenues difficiles jusqu’à ce que je ne puisse même plus me lever. J’ai entrepris une thérapie. Je me suis retrouvée au fond pendant trois mois. Un matin, je me suis dit « stop, je ne peux pas passer mes journées à pleurer ». Je me suis raccrochée à ma mère, je l’accompagnais faire des courses, à ses rendez-vous. Je me suis rendu compte que j’avais toujours eu peur d’être face à moi-même. Heureusement, j’étais bien entourée, j’ai pu parler à des amies qui avaient fait de grosses dépressions. Personne ne m’a brusquée, ne m’a dit de me secouer. Je me suis détachée de cette injonction de la société qui vous oblige à aller bien et à être « successful ». J’ai trouvé du travail. C’est une raison géniale de se lever, mais il ne faut pas que ce soit la seule. » 

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Aglaé Bory

Alice, 25 ans

« J’ai vécu vingt ans à Montpellier et j’ai suivi une scolarité sans problème. Diplômée d’une école de commerce, j’ai commencé à travailler ponctuellement pour une boîte prestigieuse et je me suis acheté une petite maison dans le Lot. C’est là que j’ai traversé ma première crise. Seule, en plein hiver, j’ai eu la sensation que ma vue baissait, que je n’étais plus connectée à la réalité. J’ai tout à coup pris conscience de choses que j’avais occultées : mon mec m’avait quittée, mes parents s’étaient séparés, je n’avais pas de perspectives sérieuses de boulot… Je ne pouvais plus rester seule, je suis retournée vivre chez ma mère, je la suivais partout. Je suis allée voir une psy qui m’a dit : « Vous faites une dépression adulescente. » On m’avait lâchée trop vite dans la jungle de la vie active et la course au CDI. Cette dépression m’a ouvert les yeux. J’ai pris du recul, sur ma famille que j’idéalisais, sur la vie que je voulais mener… J’ai compris que je détestais vivre seule, je me suis installée chez ma grand-mère. Je ne prends plus le métro car je suis devenue claustrophobe. Je travaille à nouveau depuis le début de l’année mais je ne supporte plus l’idée de ne pas faire ce que j’aime vraiment : je suis passionnée de cuisine, de déco, de mode. Je ne veux plus perdre ma vie à la gagner. J’ai besoin de nature, de chaleur, de douceur, d’un petit endroit où inviter mes amis à dîner, élever mes enfants… »

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Aglaé Bory

Héloïse, 24 ans

« J’ai toujours été bonne élève : hypokhâgne khâgne, école de journalisme… Après plusieurs stages, j’ai intégré une agence télé en CDD. Il y a un an, alors que je préparais un doc, j’ai tout à coup ressenti une sensation d’asphyxie. J’ai mis ça sur le compte d’un manque de sommeil, et j’ai continué à bosser comme un vaillant petit soldat. Début janvier, j’ai eu une attaque de panique fulgurante, enfermée dans les toilettes du bureau, à pleurer sans comprendre ce qui m’arrivait, je ne voulais pas en parler ni que mon entourage voie que je perdais le contrôle. Je suis rentrée chez mes parents avec la sensation qu’une digue venait de céder, que j’allais mourir. Ma mère m’a envoyée voir un psy qui m’a prévenue que si je ne m’arrêtais pas, j’allais finir par être hospitalisée. J’ai accepté de faire une pause pendant une semaine et je ne suis jamais retournée au bureau. À partir de là, j’ai sombré dans une profonde dépression, passant quatre mois à pleurer jour et nuit… Je n’arrivais plus à manger, à dormir ou à me laver. Même aller aux toilettes me paraissait insurmontable. J’ai perdu sept kilos, et je n’aspirais qu’à être pelotonnée dans le lit de ma mère. Mon petit ami a été hyper compréhensif, comme mes parents et ma soeur aînée. J’ai frisé l’hospitalisation plusieurs fois mais je ne supportais pas l’idée d’être loin de ma famille. Un jour, ma mère, qui a toujours eu les bons gestes, m’a mis entre les mains « Rester en vie », de Matt Haig (éd. Philippe Rey). J’ai compris que d’autres étaient passés par là et en étaient revenus. Je me suis remise à lire, ça m’a décentrée de mon mal-être, les livres m’ont sauvé la vie. Du coup, j’ai créé un blog littéraire* avec une amie. Il est conçu comme une petite pharmacie qui raconte le pouvoir magique des mots sur les maux. Aujourd’hui, je vais mieux, j’ai compris que j’avais toujours suivi le chemin que l’on avait tracé pour moi, sans jamais me demander si c’était vraiment celui que je voulais emprunter. Avec l’aide d’une sophrologue, j’ai remis toute ma vie en perspective : je ne veux plus rentrer dans les clous, décrocher un CDI. Mon besoin de liberté a pris le pas sur celui d’être rassurée. » 

*peanutbooker.com

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Aglaé Bory

Cet article a été publié dans le magazine ELLE du 15 décembre 2017.  Abonnez-vous ici.

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