Lisez la nouvelle inédite de Clarisse Sabard, « La Sacoche » – Elle.fr


C’était une besace tout ce qu’il y avait de plus normal. Marron, en cuir souple. Une poignée, une attache si on préférait la porter en bandoulière.
Ce fut la première chose que releva Constance lorsque Mélinda lui déposa le sac sur son bureau, accompagné d’un sourire mystérieux.
Grande et souple, Mélinda était une soudanaise âgé de trente-six ans, qui avait réussi à obtenir une carte de séjour pour ses enfants et elle, après le meurtre de son mari par l’armée congolaise. En réalité, elle se prénommait Hiba et avait insisté pour qu’on l’appelle par un prénom qui la faisait rêver et symbolisait à ses yeux la réussite occidentale. Elle avait trouvé son bonheur en tombant sur un téléfilm et transportait avec elle le prénom Mélinda comme certains ne pouvaient se défaire de leur trèfle à quatre feuilles.
La jeune femme avait facilement trouvé un emploi. Pas de chômage pour les braves, tel était son crédo. Il n’était pas question de compter sur la charité pour nourrir sa marmaille. Son rôle était de repasser après les passagers de trains qui, distraits par leur parenthèse ferroviaire, oubliaient bon nombre d’effets personnels. Mélinda était chargée de les déposer au bureau des objets trouvés, géré par Constance, qui prenait son travail très à cœur.
Les deux femmes avaient vite sympathisé, s’amusant à observer sous toutes les coutures les fabuleux trésors qui passaient entre leurs mains : foulards, bâtons de rouge à lèvres, stylos bille, livres, biberons, jouets, gilets, journaux, papiers administratifs. Les usagers avaient parfois tendance à oublier qu’ils transportaient avec eux un pan de leur vie et une fois qu’ils s’apercevaient de leurs disparitions, cela équivalait généralement à la fin du monde.
Constance faisait tout ce qui était en son pouvoir pour les aider à retrouver le sourire, à les délester d’un poids sur les épaules et faire à nouveau jaillir dans leur regard une petite étincelle, celle qui signifiait : la vie est belle ! Ce que la jeune femme préférait par-dessus tout, c’était restituer son doudou à un enfant. Jamais elle n’avait encore vu de gratitude plus sincère dans le regard d’un adulte, soulagé que le petit être puisse retrouver son irremplaçable peluche.
A sa façon, Constance rendait les gens heureux et cela suffisait à son bonheur.
Ce fut ainsi qu’une fin de journée, après que le TGV arrivé tout droit de Paris eut recraché sur le quai son flot de passagers, Mélinda lui apporta la fameuse besace.
-Elle va te plaire, lui prédit-elle.
Constance releva ses lunettes de vue sur le sommet de la tête et la gratifia d’un regard interrogateur.
-Elle comporte un ticket de loto gagnant ? ironisa-t-elle, en pensant à la facture d’eau qui attendait encore d’être ouverte, sur la commode de l’entrée.
Son interlocutrice éclata de rire.
-Tu ne l’aurais jamais su, si ça avait été le cas ! Il y a des vieilles lettres, dedans.
Comme les yeux en amande de Constance s’animaient déjà, elle ajouta :
-Je le savais, que ça t’intéresserait ! releva-t-elle malicieusement, avant de la saluer et de tourner les talons.
Un sourire flottait sur les lèvres de Constance lorsqu’elle se rassit à son bureau, prête à explorer le contenu de la besace. Des veilles lettres, vraiment ?
Elle réajusta ses lunettes et, faisant fî de l’heure avancée, ouvrit le sac en cuir. Elle en extirpa effectivement une liasse d’enveloppes, serrées les unes contre les autres par une cordelette. La jeune femme ne bouda pas son plaisir en caressant du pouce le papier au charme suranné. Quels secrets ces enveloppes pouvaient-elles contenir ?
Une autre feuille dépassait de la sacoche. Le papier était plus moderne et le texte tapé à l’ordinateur.
« Mon cher Malo, j’espère que tu seras heureux que je te transmette ces souvenirs de ton grand-père. Il était un grand sentimental et m’a demandé de veiller à ce qu’ils te reviennent de droit. »
Constance se prépara un thé et plongea dans la lecture des feuillets jaunis par les années. Il y en avait une dizaine, tout au plus, et on pouvait y distinguer deux écritures différentes. Peut-être trouverait-elle dans ces écrits quelques indices lui permettant de mettre la main sur ce Malo, qui devait être en train de se morfondre ou de culpabiliser d’avoir perdu sa précieuse besace. Etait-il un homme distrait ? Se pouvait-il qu’en réalité il n’accorde que peu d’importance à son histoire ?
La jeune femme secoua ses frisettes brunes et se délecta de ces morceaux de vie épistolaires, avec la même satisfaction que si elle se fut trouvée enveloppée dans un plaid, un roman passionnant entre les mains.
Tout avait commencé à la fin des années cinquante. Horace était le fils d’un ponte de la construction navale, issu de la bourgeoisie Nantaise. Le jeune homme traînait ses vingt ans comme un ennui, ne songeant qu’à s’échapper de son milieu étriqué et bien-pensant. Reprendre l’entreprise familiale était ce qu’on attendait de lui. Cependant, cela ne faisait pas vraiment partie de ses projets. Le jeune homme n’avait qu’une envie : s’amuser. Or, ce n’était pas entre la messe du dimanche et les repas aux silences interrompus par l’horloge comtoise qu’il s’épanouissait le mieux.
Par un pur hasard, en flânant chez un disquaire de la ville, Horace avait découvert le rock’n’roll. C’était une musique folle venue des Etats-Unis, qui donnait l’envie irrésistible de se trémousser et battre la mesure avec ses pieds. Il avait fait l’acquisition de quelques disques et les tenait cachés loin des prudes oreilles de ses parents. Ils en auraient eu une attaque, à coup sûr.
A vingt ans, heureusement, Horace restait libre de ses allées et venues. Un week-end, il prit donc le train afin de rendre à un concert, à Paris. C’était une de ces douces soirées printanières où des effluves fleuris embaumaient les rues de la capitale, encore réchauffées des rayons du soleil de juin. Les terrasses regorgeaient de monde et de rires, les artères animées conservaient dans leur sillage la bonne humeur ambiante, tel un agréable bourdonnement de joie comme seules les dernières semaines précédant l’été savaient en offrir.
Horace assista au spectacle et, le lendemain, fatigué mais satisfait de sa soirée, repartit prendre son train. Ce fut sur le quai de la gare qu’il la remarqua tout d’abord. Une jeune fille qui devait avoir le même âge que lui. Petite, fine, elle portait une robe évasée jaune pâle, très à la mode, qui soulignait sa taille menue et faisait ressortir l’éclat chocolaté de sa peau. Où pouvait donc se rendre cette jeune beauté si soignée ?
Le hasard fit qu’ils se retrouvèrent assis côte à côte dans le même compartiment. Horace engagea la conversation et apprit que Geneviève, c’était son prénom, allait à Nantes afin de rendre visite à sa tante. Il se présenta et lui offrit des friandises. Ils discutèrent pendant tout le trajet, comme s’ils s’étaient toujours connus. Il aurait voulu que le train ne s’arrête plus, il aurait voulu tracer de son doigt les délicats contours du visage de la jeune femme, passer la main dans ses boucles qui flottaient sur ses épaules et embrasser sa bouche charnue, qui semblait réclamer la même chose.
Malheureusement, Horace savait. Il avait conscience que Geneviève ne serait jamais la bienvenue dans sa famille. Son père avait beau être dans les affaires, à la tête d’une famille respectée et à la réputation solide, le jeune homme n’était pas sans ignorer que la couleur de peau de la douce constituerait un obstacle. Pourtant, durant le séjour de Geneviève, ils se revirent et s’aimèrent. Ils échangèrent leurs adresses et s’écrivirent lorsqu’elle rentra à Paris. Au bout de deux mois, elle lui annonça ainsi qu’elle avait rapporté avec elle une surprise qui poussait dans son ventre. Fou de joie, Horace lui promit de prendre ses responsabilités et d’en parler à ses parents. Ceux-ci s’opposèrent avec virulence à l’idée d’un mariage.
-Une noire ! avait éructé le père. Il semblerait, mon fils, qu’elle pourrait vous faire avaler bien des couleuvres. Qui dit que le bâtard à venir est bien le vôtre ? Ces filles là vont avec n’importe quel blanc fortuné ! Elles chassent.
C’était violent, mais Horace était prêt à partir pour Paris et suivre son cœur. Geneviève lui écrivait :
« Loin de toi, mon aimé, j’ai le cœur qui boîte. »
Il ressentait la même chose. Aussi, contre l’avis de ses parents, le jeune homme fit ses bagages et s’en alla épouser sa douce. C’était une évidence, et cet amour fulgurant, on ne le vivait qu’une seule fois dans sa vie. Les deux tourtereaux en étaient convaincus.
Constance replia la dernière lettre, émue aux larmes. Elle ignorait si Horace et Geneviève avaient pu vivre leur belle histoire, mais elle était prête à parier que oui. Ce Malo qui avait osé oublier sa besace dans le train en était sûrement la preuve vivante. L’héritage de leur amour.
Elle fourra le paquet d’enveloppes dans la sacoche en cuir, se demandant comment elle allait pouvoir retrouver cet homme. Car elle devait lui remettre ces vieux courriers, jamais elle n’aurait l’esprit en paix sans cela.
Un de ses collègues passa le nez par la porte et lui annonça, hésitant :
-Quelqu’un pour toi, c’est urgent, qu’il dit.
-Il a rendez-vous ?
Bruno secoua la tête.
-Il n’a rempli aucun formulaire mais prétend qu’il ne peut pas attendre.
Elle comprit. Sans rien dire, elle s’empara de la besace et quitta son bureau. Dans la pièce d’attente, un jeune homme d’une trentaine d’années mordillait nerveusement l’ongle de son pouce. Ses cheveux bouclaient sur la nuque, oscillants entre le blond et le roux. Des yeux noisette et un air un peu enfantin. Des lèvres gourmandes. Entre le jeune Winston Churchill et Bénabar, se surprit-elle à penser.
-Mademoiselle, fit-il d’une voix douce, en se levant.
Le cœur de Constance manqua de fondre.
Malo était là. Il était revenu chercher l’histoire de ses grands-parents.
-Mademoiselle, répéta-t-il d’un ton plus appuyé.
Elle sentit ses épaules tressaillir, happée par une brume étourdissante.
****
Constance ouvrit brusquement les yeux.
-Merde, articula-t-elle en se passant les mains sur le visage.
Elle tourna la tête vers son voisin. Malo, elle l’avait lu sur sa gourmette lorsqu’il s’était assis à côté d’elle, côté fenêtre.
-Je suis désolé de vous réveiller, bredouilla-t-il, mais le train est arrivé.
Constance résista à l’envie de s’étirer.
-Oui, bien sûr.
Elle enfila rapidement son cardigan qu’elle avait posé sur ses genoux et se leva pour laisser passer Malo.
-N’oubliez pas votre besace, signala-t-elle en lui désignant la sacoche en cuir, posée dans la case au-dessus de leur tête.
Il esquissa un sourire et diablement désarmant.
-Vous avez raison. Mes élèves m’en voudraient terriblement si je laissais leurs copies corrigées dans le train. Au revoir.
Elle hocha la tête, déstabilisée, puis se morigéna intérieurement. Qu’était-elle allée imaginer ? Tout en suivant les passagers qui descendaient à la queue leu leu, elle prit conscience qu’elle avait rêvé de sa propre histoire familiale. Constance avait toujours idéalisé l’amour entre Horace et Geneviève, ses grands-parents, qui s’étaient liés contre les préjugés racistes de l’époque. Grâce à la mère d’Horace, dont le cœur était plus tendre que celui de son mari, ils avaient finalement pu s’installer dans la campagne nantaise, deux après la naissance de Fleur, leur première fille. L’entreprise avait échue entre d’autres mains, au plus grand soulagement d’Horace.
Comment Constance avait-elle pu mêler son histoire à la présence de son compagnon de train ? Peut-être parce qu’au fond elle avait toujours rêvé de vivre un amour aussi fort. Et parce qu’un type très attirant avait justement pris place à côté d’elle. N’était-ce pas là un ultime clin d’œil de son grand-père tant aimé et disparu récemment, dont elle avait récupéré les échanges épistolaires qu’il avait partagés avec Geneviève ?
Dans le hall de la gare, Constance aperçut Malo, qui se dirigeait vers la sortie. Elle s’interdit de filer droit à son bureau pour retrouver Mélinda, et pressa le pas afin de rattraper le jeune homme. Il était sûrement en couple, l’avait peut-être à peine remarquée, mais son instinct lui soufflait de saisir sa chance. Deux mètres. C’était maintenant ou jamais.
-Malo !
L’interpellé s’immobilisa et se retourna. La regarda, stupéfait.
Constance s’arma d’une assurance entièrement feinte.
-Vous seriez disponible pour boire un café ?
Il lui rendit son sourire et s’avança vers elle.
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